ÉDITIONS GUEOULAYéhouda Ben Danan · RomansPremier chapitre offert
La Lettre d’Avignon · Yéhouda Ben Danan

La Lettre

Prologue et chapitre 1 · Texte intégral

Confort de lecture

Prologue

La Lettre

L’homme qui allait écrire la lettre la plus importante de sa vie ne savait pas encore qu’il allait l’écrire.

Il marchait dans la Carrière, le quartier juif d’Avignon, à la lumière jaune des lampes à huile qu’on accrochait aux fenêtres pendant les nuits d’orage. La pluie n’avait pas encore commencé. Mais elle viendrait. Don Yitzhak Toledano sentait la chaleur lourde du Comtat appuyer sur la pierre, comme une main qui pèse avant la décision.

Il avait soixante-trois ans. Sa barbe était blanche et taillée court, comme l’exigeait la prudence dans les pays où trop de noir attire les regards. Sa robe était noire, mais simple. Les mains qu’il tenait jointes derrière son dos étaient celles d’un copiste qui avait passé quarante ans à former des lettres hébraïques sur du parchemin. Elles tremblaient légèrement. Pas de peur. De fatigue. Et d’autre chose qu’il ne savait pas encore nommer.

Trois mois plus tôt, le 31 mars, le roi Ferdinand et la reine Isabelle d’Espagne avaient signé l’Édit de Grenade. Quatre mois pour partir, ou se convertir, ou mourir. La nouvelle avait atteint Avignon par la route maritime, par les marchands de Marseille, par les rumeurs des ports de Catalogne. D’abord on n’y avait pas cru. Puis on avait cru. Puis on avait commencé à compter les arrivants.

Ils étaient venus par centaines. Des familles entières, descendant des cols italiens, échouant sur les rives du Rhône avec leurs ballots, leurs livres, leurs morts récents. Les Juifs d’Avignon — Don Yitzhak parmi eux — leur avaient ouvert leurs maisons. La Carrière, ce quartier étroit aux ruelles en pente, déjà serré comme un poing, s’était mise à étouffer. On avait dressé des paillasses dans les caves. On avait nourri à la mesure du peu que chacun pouvait offrir. On avait écouté.

C’est ce qu’on avait écouté qui avait changé tout pour Don Yitzhak.

Une vieille femme arrivée la semaine précédente — une certaine Doña Esperanza Halevi, originaire de Tolède — lui avait dit, dans un castillan haché d’hébreu :

« Mon petit-fils, ils ne se contenteront pas de nous chasser. Dans cent ans, dans deux cents, ils diront que nous n’avons jamais été là. Que nos synagogues étaient des inventions. Que nos morts dans les fosses ne sont pas comptés. Que la Tolède juive n’a jamais existé. Ils prennent nos maisons, et ils prennent nos noms. »

Il avait compris en l’entendant ce qu’il avait toujours su sans le savoir.

Le nom de sa propre famille — Toledano — n’était pas un nom de lignage glorieux. C’était un cri.

Toledo no. Tolède non. Jamais nous n’y retournerons. Mais surtout : jamais nous n’oublierons.

Ses ancêtres avaient fui Tolède en 1391, lors des massacres du printemps qui avaient embrasé la Castille. Son arrière-grand-père Avraham, alors âgé de douze ans, avait été emmené par sa mère sur les routes du nord, à pied, pieds nus pendant les six derniers jours, jusqu’à atteindre Marseille puis Avignon. Le nom de la famille avait été changé pour qu’il soit son tatouage. Ils s’appelaient désormais Toledano. Pour ne pas oublier.

Et voilà qu’aujourd’hui, cent un ans plus tard, le même cri se levait sur l’Espagne entière. La fuite reprenait. Doña Esperanza était une de ces fuyards. Don Yitzhak l’avait écoutée pendant trois nuits. Au matin du quatrième jour, elle ne s’était pas réveillée. Le médecin du quartier avait haussé les épaules : « Le voyage. Le chagrin. Le cœur. »

C’était cela. Le cœur ne supporte pas certains voyages.

Ils l’avaient enterrée le lendemain dans le cimetière juif d’Avignon, sur la colline du Cailloul, à la place qui restait. Don Yitzhak avait dit le Kaddish pour elle, parce qu’elle n’avait plus personne. Et c’est là, debout sur la terre froide, qu’il avait pris sa décision.

Il allait écrire.

Il allait laisser quelque chose pour ceux qui viendraient après.

Il atteignit la synagogue de la Carrière à la tombée de la nuit. Le shamash, un vieil homme à demi sourd qui s’appelait Mossé, l’attendait à la porte. Sans un mot, il lui ouvrit. Don Yitzhak entra dans le silence parfumé de cire et de papier vieilli.

— Tu vas écrire ce soir, Don Yitzhak ?

— Oui.

— Tout seul ?

— Oui.

— Le mikvé ?

— Oui.

Mossé ne posa pas d’autre question. Il avait servi cette synagogue pendant trente-sept ans. Il savait ce qu’on faisait dans la chambre du mikvé quand on demandait à y descendre seul après la prière du soir. On y purifiait. On y méditait. Et — quelques fois, dans les moments où la communauté sentait passer une lame au-dessus de sa tête — on y cachait des choses.

Lui-même avait été le témoin, en 1442, quand le vieux Don Salomon Crémieux, sentant la mort venir, était descendu pour glisser un parchemin entre deux pierres à l’arrière de la pièce. Mossé n’avait jamais lu ce parchemin. Il n’aurait jamais le droit de le lire. Mais il savait qu’il était là. Il l’avait vu disparaître.

Il tendit à Don Yitzhak une lampe à huile et un linge propre.

— Que la paix soit sur ce que tu écris.

— Amen.

Don Yitzhak descendit les huit marches de pierre qui menaient au mikvé. Ses sandales claquaient contre la pierre humide. La voûte basse renvoyait sa propre respiration. Le bassin lui-même, en cette saison, était presque vide —un fond de vingt centimètres d’eau croupie attendait les pluies d’automne pour redevenir pur. Aux quatre coins de la chambre, des bancs de pierre avaient été creusés pour les jours où la communauté venait y prier ensemble, lors de la veille de Pessah ou des grands jeûnes.

Il s’assit sur le banc du fond. Il sortit de sa robe le rouleau de parchemin qu’il avait préparé — du parchemin de cabri, soigneusement assoupli, prêt à recevoir l’encre noire pour des siècles si besoin. Il sortit aussi le calame en roseau qu’il avait taillé lui-même cet après-midi, et le petit godet d’encre.

Il ferma les yeux.

Il récita la prière qu’on dit avant d’écrire un texte sacré : « Que mes mains servent l’Éternel et que mon cœur ne soit pas une ombre. »

Puis il commença.

L’hébreu coula de sa main avec la lenteur de qui sait qu’il n’aura pas l’occasion de réécrire.

« À toi qui me lis, je m’adresse, dans le temps que je ne connais pas et où je ne serai plus. Mon nom est Yitzhak ben Avraham, des Toledano d’Avignon, fils des chassés de Tolède, descendant d’Israël depuis le Sinaï. Je t’écris cette lettre dans la chambre du mikvé de la synagogue de la Carrière, à la nuit du dix-neuvième jour du mois d’Eloul de l’an cinq mille deux cent cinquante-deux selon notre comput, qui est l’année de la chute de la Sefarade et de l’exil des nôtres. »

Il fit une pause. Il regarda la flamme de la lampe danser sur la pierre.

« Si tu lis ce parchemin, c’est que ce que je crains s’est produit. Ils ont effacé. Ils ont traduit. Ils ont retraduit. Ils ont écrit leur livre par-dessus le nôtre et ont déclaré que le leur est l’original. Ils ont nommé notre exil leur conquête. Ils ont volé nos pères et les ont fait leurs. Ils ont dit qu’Avraham était à eux. Ils ont dit que Yitzhak était à eux. Ils ont dit que la Terre était à eux. Et plus tard — j’en suis sûr — ils diront que nous n’avons jamais été là. »

Sa main tremblait. Pas de fatigue. De colère.

« Voilà pourquoi j’écris. Parce que tous nos livres seront brûlés ou réécrits. Parce qu’aucun rabbin ne sera cru. Parce qu’il faudra une voix d’outre-tombe pour porter l’évidence quand l’évidence sera devenue fable. Je suis cette voix. Et je te parle, à toi qui auras besoin de moi. »

Il décrivit ensuite, par paragraphes courts et serrés, la communauté juive d’Avignon telle qu’elle vivait en cet été 1492. Les noms des familles. Le nombre des âmes — quatre cent dix-sept inscrites au registre du shamash. Les métiers. Les mariages. Les enterrements. Les enfants nés cette année-là. Le prix de l’huile. La couleur des bancs. Le rituel exact de la synagogue. Les pages du Talmud les plus étudiées par les enfants de neuf ans. Les chants qu’on chantait à Souccot.

Il ne savait pas alors que tout ce qu’il consignait disparaîtrait. Que le dernier rabbin d’Avignon serait expulsé par Louis XV en 1791. Que la synagogue brûlerait deux fois. Que les noms qu’il écrivait avec tant de soin seraient plus tard contestés par des historiens prétendant qu’ils n’avaient jamais figuré dans aucun registre. Il ne savait pas. Mais il pressentait.

Il écrivit pendant quatre heures.

Quand il leva enfin la tête, la lampe à huile commençait à fumer. Le parchemin était couvert des deux côtés, jusque dans les marges, d’une écriture serrée comme un peuple sous la menace. Il avait fini par les paroles qu’il voulait dire en dernier — les paroles qu’on disait chaque année à la table de Pessah :

Et c’est cela qui s’est tenu pour nos pères et pour nous. Car ce n’est pas un seul ennemi qui s’est levé contre nous pour nous détruire — mais à chaque génération ils se lèvent contre nous pour nous détruire, et le Saint béni soit-Il nous sauve de leur main.

Il rajouta une dernière phrase, en français cette fois, parce qu’il pressentait que celui ou celle qui le lirait peut-être ne saurait plus l’hébreu :

« Lecteur d’un autre temps : le persécuteur que tu connais aujourd’hui, sans le savoir, sert le plan. Sans lui, pas de salut. Sans la nuit, pas l’aurore. Quand tu trouves cette lettre, tu es déjà sauvé. »

Il signa.

Il roula le parchemin lentement, en serrant. Puis il le glissa dans une enveloppe de cuir tannée à l’huile de lin, qu’il avait préparée. Puis il versa de la cire d’abeille sur l’ouverture, et y imprima son sceau.

Il se leva.

À l’arrière du mikvé, dans le mur ouest, il y avait une pierre que Don Salomon Crémieux lui avait montrée trente ans plus tôt. Cette pierre était scellée par un mortier mal fait — délibérément. Derrière elle, un creux de la taille d’un poing. C’était la cache.

Don Yitzhak s’agenouilla. Avec la pointe de son couteau de cuisine, il décolla le mortier — qui céda comme du pain rassis. Il sortit la pierre. Le creux était là, sombre, sec.

À l’intérieur, il sentit avec ses doigts d’autres formes. Trois autres rouleaux. Trois autres testaments, déposés par d’autres avant lui. Don Salomon. Et avant Don Salomon, qui ? Et avant ? Il ne saurait jamais. Mais ils étaient là. Une chaîne.

Il glissa son rouleau parmi les autres. Il les pressa doucement, comme on serre des frères dans le noir. Puis il replaça la pierre, et reposa du mortier frais qu’il avait apporté dans une petite jarre. Le mortier prit la couleur du mur en moins d’une heure. Personne ne verrait jamais qu’on avait touché à quoi que ce soit.

Il se redressa.

Il ne pouvait pas savoir que cinq cent trente-quatre ans plus tard, par un après-midi d’octobre froid, une jeune femme nommée Yael Toledano — sa propre descendante, à seize générations d’écart — entrerait dans cette même chambre, verrait cette même pierre, et sentirait quelque chose tirer au fond de sa poitrine sans comprendre encore pourquoi.

Il ne pouvait pas savoir.

Mais il pria.

Il pria pour que celle ou celui qui trouverait sa lettre soit prêt à la porter. Il pria pour que les yeux qui la liraient sachent encore l’hébreu. Il pria pour que ces yeux ne soient pas seuls — qu’ils aient à côté d’eux quelqu’un d’autre, peut-être quelqu’un qui ne savait pas, peut-être quelqu’un que le temps avait rendu étranger à lui-même, et qu’à travers ces deux paires d’yeux la chaîne reprenne.

Il souffla la lampe.

Il remonta les huit marches.

Mossé fermait la porte derrière lui.

Dans la rue de la Carrière, la pluie commença enfin à tomber.

Chapitre 1

l’Or de Grenade

Don Yitzhak Toledano avait vingt-deux ans, et pour la première fois de sa vie il allait voir un roi.

Il marchait trois pas derrière son maître dans les couloirs de marbre du palais de l’Alhambra, le coffre de cuir cousu pressé contre sa poitrine, et il essayait de ne pas penser au poids qui plombait ses bras. Trente mille ducats d’or. Une ville et demie de rançon. Le prix d’une cathédrale.

Don Yitzhak Abarbanel zatsal marchait devant lui sans parler. Cinquante-cinq ans. Trésorier du royaume d’Aragon. Conseiller du roi Ferdinand depuis huit années. Le Juif le plus puissant d’Europe, et l’homme qui, dans dix minutes, allait se mettre debout devant deux monarques pour racheter l’âme d’un peuple.

Toledano sentait dans son dos la pression du regard des gardes. Des Maures convertis, en uniforme, immobiles tous les vingt mètres. Eux aussi avaient été chassés. Mais ils étaient restés. Eux avaient plié.

Le couloir s’ouvrit sur une galerie. Cour des Lions. Toledano entendit la fontaine couler. Le bruit était propre et insupportable.

— Don Yitzhak, dit Abarbanel sans se retourner, tu te souviens de ce que je t’ai dit hier soir ?

— Que rien de ce que je verrai aujourd’hui n’effacera ce qui a été écrit avant.

— Bien. Et la deuxième chose ?

— Que tout ce que je verrai aujourd’hui sera écrit après.

Abarbanel hocha la tête. Il ne ralentit pas.

— Tu prendras des notes. Pas pendant la séance — un Juif qui sort un calame devant Isabelle, c’est une provocation. Mais après. Tu fermeras les yeux et tu écriras dans ta tête. Chaque mot. Chaque pause. Chaque silence. Tu m’entends ?

— Oui, Maître.

— Tu seras la mémoire.

Toledano serra le coffre plus fort.

L’huissier les fit entrer dans une antichambre tendue de damas rouge sang. Une cheminée vide. Deux chaises de bois sans coussins — une attention. Sur une table, un crucifix d’argent travaillé, posé là exprès, en évidence : tu rentres dans une maison chrétienne, ne l’oublie pas.

Abarbanel s’approcha de la fenêtre. La lumière du printemps andalou frappait son visage en plein. Il avait des yeux de prophète usé. Il avait porté trois royaumes sur ses épaules — Portugal, Castille, Aragon — et il n’avait jamais cessé d’écrire, la nuit, sa Torah commentée verset par verset. Il finirait son commentaire à Naples, dix ans plus tard, fugitif. Toledano ne le savait pas encore.

Il sortit de sa poche un petit livre de prière. Il récita silencieusement. Puis il leva les yeux.

— Yitzhak.

— Maître.

— Tout à l’heure, dans la salle, tu vas voir trois choses. La première, c’est une reine qui pleure. Ne sois pas trompé. Elle ne pleure pas pour nous. Elle pleure parce qu’elle aime l’or. La deuxième, c’est un roi qui ne dit rien. Ne sois pas trompé. Son silence n’est pas la sagesse — c’est le calcul. La troisième, c’est un moine qui entrera et qui dira la phrase qui scellera tout. Cette phrase, retiens-la mot pour mot. Elle nous suivra pendant cinq cents ans.

— Comment savez-vous, Maître, qu’un moine va entrer ?

Abarbanel sourit. C’était un sourire fatigué.

— Parce que c’est le moment où il entre, dans toutes les histoires d’avant.

Les portes du Conseil s’ouvrirent.

La salle était vaste, blanche, presque vide. Au fond, sur une estrade à trois marches, deux trônes côte à côte. Isabelle de Castille à droite — la dévote. Ferdinand d’Aragon à gauche — le calculateur. Devant eux, en demi-cercle, six hommes. Trois clercs en robe noire. Un soldat en armure légère. Et deux civils : Don Luis de Cabrera, conseiller royal aux finances, juif converti depuis quatre générations ; et un secrétaire dont Toledano ne saurait jamais le nom.

Abarbanel avança au centre. Il salua, profond, mais ne s’agenouilla pas. Toledano resta trois pas en arrière, les yeux baissés sur les dalles, l’oreille tendue.

— Vos Majestés.

Sa voix était basse mais portait. Toledano avait entendu beaucoup de discours d’Abarbanel, dans les synagogues, dans les conseils, devant les tribunaux castillans. Cette voix-là, il ne l’avait jamais entendue. Une voix de pleur sec. Une voix qui sait qu’elle parle pour cinq cents ans.

— Vos Majestés, je viens devant vous au nom des trois cent mille âmes qui vont être chassées de cette terre. Je viens vous demander de réfléchir une dernière fois à ce que vous vous apprêtez à faire. Je suis votre Trésorier. J’ai veillé sur vos finances pendant huit années. J’ai tenu les comptes de la guerre de Grenade. J’ai vu la dernière forteresse mauresque tomber il y a deux mois, et j’ai été heureux pour vous. Mais aujourd’hui, je viens vous dire : ne signez pas.

Isabelle ne bougea pas. Ferdinand non plus. Seuls les yeux du roi, plissés, un peu, signalaient qu’il écoutait.

— Le 31 mars de cette année, dit Abarbanel, vous vous apprêtez à signer l’Édit de Grenade. Quatre mois pour partir. Ou se convertir. Ou mourir. Je vous offre, ce matin, trente mille ducats d’or pour annuler cet édit.

Il fit signe à Toledano. Toledano avança, les bras tremblants malgré lui, et déposa le coffre devant l’estrade. Le greffier royal s’approcha, l’ouvrit. Le bruit de l’or frappa la salle comme une vague. Trente mille ducats. Une fortune que la couronne mettrait deux ans à lever par l’impôt.

Isabelle leva la main vers sa bouche.

Cabrera, à droite des trônes, baissa la tête lentement, comme un homme qui prie. Toledano, du coin de l’œil, vit ce mouvement. Et il entendit ce que Cabrera ne disait pas : Accepte, Madame. Pour l’amour de Dieu, accepte.

Il y eut un silence d’au moins dix secondes.

Les portes s’ouvrirent.

Torquemada entra.

Il portait la robe blanche et noire des Dominicains. Il était grand, sec, pâle. Soixante-douze ans. Confesseur de la reine depuis vingt ans. Grand Inquisiteur depuis dix ans. L’homme qui, en une décennie, avait fait brûler vifs deux mille deux cents juifs et conversos sur les bûchers de Séville, Tolède, Cordoue, Valence, Saragosse. Il marchait sans hâte.

Toledano vit, dans le marbre du sol, le reflet de la robe qui glissait. Il sentit, avant de voir, qu’il portait quelque chose dans sa main droite.

Torquemada s’approcha de l’estrade. Il ne salua pas. Il ne demanda pas la parole. Il leva la main et posa, avec une douceur déconcertante, un crucifix de bois sur la table devant Isabelle.

Le crucifix était sale. Vieux. Usé par les baisers.

— Vos Majestés.

Sa voix était basse, presque tendre.

« Judas Iscariote a vendu son Maître pour trente pièces d’argent. Vos Majestés s’apprêtent à Le revendre pour trente mille ducats. Voici-Le. (Il montra le crucifix.) Vendez-Le. Et rendez-en compte à Dieu. »

Il s’inclina. Il sortit.

Il avait été là dix-sept secondes.

Isabelle pleurait sans bruit.

Ferdinand n’avait toujours pas bougé.

Cabrera, sur le côté, regardait fixement le sol.

Au bout d’une minute, peut-être deux, Isabelle leva la main droite. Le greffier sortit le décret rédigé d’avance. Elle signa. Elle signa sans regarder. Elle pleurait encore.

Ferdinand signa après elle, sans pleurer.

Le coffre des trente mille ducats resta ouvert sur le sol, intact, jusqu’à la fin de la séance.

— Don Yitzhak Abarbanel, dit le greffier d’une voix neutre, vous êtes remercié. Vous avez quatre mois pour quitter le royaume.

Abarbanel s’inclina. Il se retourna. Il sortit.

Toledano sortit derrière lui.

Il pensait que c’était fini.

Mais à la sortie de la salle du Conseil, dans le couloir qui menait à la galerie des Lions, un chambellan en livrée brodée d’or les attendait. Il s’inclina devant Abarbanel.

— Don Yitzhak, Sa Majesté la Reine demande à vous parler. Seul.

Abarbanel hésita un instant. Puis il fit un signe à Toledano.

— Il vient avec moi.

— Sa Majesté a précisé : seul.

— Il vient avec moi. Ou je n’y vais pas.

Le chambellan baissa la tête.

— Comme Don Yitzhak voudra.

Ils traversèrent une enfilade de salons que Toledano n’oublierait jamais —des plafonds dorés, des tentures des Indes, l’odeur lourde du jasmin que la reine faisait brûler dans ses appartements. Ils entrèrent dans une chambre privée, plus petite que prévue. Des coussins. Une croix dans un coin. Un livre d’heures ouvert à la page du jour. Et Isabelle, assise sur un siège bas, sans sa couronne, les yeux rougis.

Elle leva la tête. Elle regarda Abarbanel comme un homme qu’elle aurait pu aimer dans une autre vie.

— Don Yitzhak.

— Madame.

— Asseyez-vous.

— Je préfère rester debout.

Elle eut un demi-sourire. Triste.

— Comme vous voudrez. Don Yitzhak, je vais vous parler comme une femme parle à un homme dont elle respecte la tête, et non comme une reine parle à un sujet. Êtes-vous d’accord ?

— Madame, vous êtes une reine. Je suis votre serviteur. Vous parlez comme vous voulez.

— Très bien. Don Yitzhak, je ne veux pas que vous partiez. Vous, personnellement. Je peux faire en sorte que l’Édit ne s’applique pas à vous. Je peux signer, demain matin, une exception royale. Vous garderez votre maison de Tolède. Vos enfants resteront. Votre fortune sera conservée. Vous pourrez continuer à servir le royaume. Vous n’êtes même pas obligé de vous convertir publiquement. Je fermerai les yeux. Je ne vous demanderai rien. Restez.

Toledano sentit, dans sa nuque, le froid d’une lame.

C’était la vraie tentation. Pas la conversion. Pas la peur. La tendresse d’une reine. La maison qui restait debout. Les enfants qui ne marcheraient pas pieds nus sur les routes. Le mensonge minuscule, presque acceptable, qu’on pouvait se raconter pour rester.

Abarbanel resta silencieux longtemps.

Puis il dit, très simplement :

« Madame, je suis le Trésorier du Royaume. Mais je suis avant tout le fils d’Avraham. Mon peuple s’en va. Je m’en vais avec lui. »

Isabelle ferma les yeux. Une larme glissa.

— Vous savez ce qui vous attend dehors ?

— Oui.

— La mer. Les Génois. Les pirates. Les Maures. Les routes pleines de bandits. Et au bout, peut-être, une ville qui ne voudra pas de vous.

— Oui.

— Vous abandonnez tout.

— Non, Madame. J’emporte tout. Vous, vous restez avec ce qui ne pourra pas vous suivre.

Elle releva la tête. Ses yeux brillaient.

— Vous me détestez, Don Yitzhak ?

— Madame, dit Abarbanel — et sa voix descendit d’une octave, comme s’il parlait à un enfant —, je ne vous déteste pas. Vous êtes plus à plaindre que moi. Que Dieu vous donne ce que vous donnez à mon peuple.

Il s’inclina. Il sortit.

Toledano sortit derrière lui.

Il n’avait pas écrit un mot.

Il avait tout retenu.

Dans le couloir qui descendait vers la cour des Lions, Abarbanel s’arrêta brusquement. Il posa la main sur l’épaule de Toledano.

— Yitzhak.

— Maître.

— Tu ne diras à personne, jamais, ce que tu viens d’entendre dans cette chambre. Tu m’entends ? Pas à ta femme. Pas à tes fils. Pas à mes fils. Personne.

— Bien, Maître.

— Mais tu l’écriras.

— Quand ?

— Plus tard. Beaucoup plus tard. Quand tu seras vieux. Et tu cacheras ce que tu auras écrit dans une pierre. Quelque part où un Juif reviendra le chercher, dans cinq cents ans peut-être, quand il aura besoin de savoir ce que c’est qu’un homme qui choisit son peuple plutôt que son confort.

Toledano voulut dire quelque chose. Il ne sut pas quoi.

— Maître…

— Et une dernière chose, Yitzhak.

— Oui.

— Aujourd’hui, tu as vu un moine entrer avec un crucifix. Tu as vu une reine pleurer. Tu as vu un converso baisser la tête. Tu n’as encore rien vu. Dans cent ans, le converso te dénoncera. Dans deux cents ans, le petit-fils de la reine se convertira au judaïsme dans une cave de Lisbonne. Dans cinq cents ans, un descendant du moine signera un texte demandant pardon à notre peuple. Tu m’entends ? Ne juge personne aujourd’hui par ce qu’il fait aujourd’hui. Le mot ami et le mot ennemi, en hébreu, s’écrivent avec les mêmes lettres. Seule la voyelle change. Et la voyelle, c’est le souffle de Dieu qui passe — ou qui ne passe pas. Tu m’entends ?

— Oui, Maître.

— Tu écriras cela aussi.

Et Abarbanel se remit en marche.

Cinq mois plus tard, à mille kilomètres de l’Alhambra, dans un quartier juif d’Avignon que les rois de France avaient cessé d’inquiéter parce qu’il était terre du Pape, Don Yitzhak Toledano descendit huit marches de pierre dans un mikvé désaffecté.

Il avait soixante-trois ans. Sa barbe était blanche. Sa main tremblait — pas de peur, de fatigue, et d’autre chose qu’il ne savait pas encore nommer.

Il s’assit. Il sortit le parchemin.

Il commença à écrire.

Il commença par la fin de cette journée à l’Alhambra. Le couloir. La main d’Abarbanel sur son épaule. La phrase sur les voyelles et le souffle de Dieu.

Il écrivit pendant quatre heures.

Quand il leva la tête, il était presque deux heures du matin, et la pluie d’automne tombait enfin sur les pavés de la Carrière des Juifs.

וְהִיא שֶׁעָמְדָה לַאֲבוֹתֵינוּ וְלָנוּ

Et c’est cela qui s’est tenu pour nos pères et pour nous.

Fin du premier chapitre

La lettre est dans le mur.
Cinq siècles plus tard, quelqu’un d’autre la cherche.

La suite commence avec le chapitre 2 : « Le Saint-Enfant de La Guardia ».

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