ÉDITIONS GUEOULAYéhouda Ben Danan · RomansPremier chapitre offert
Les Gardiens de la Faille · Yéhouda Ben Danan

Le Placard

Chapitre 1 · Texte intégral du premier chapitre

Confort de lecture

Be'eri — 7 octobre 2023, 06h29

Sarah ouvrit les yeux dans le noir.

Elle ne savait pas depuis combien de temps elle était là. Cinq minutes. Une heure. Le temps n'existait plus. Il y avait le noir. L'odeur de naphtaline qui piquait la gorge. Le souffle chaud de ses enfants contre sa peau.

Noam, sept ans, serré contre son flanc gauche. Rigide comme un bout de bois. Maya, cinq ans, agrippée à son bras droit. Ses petits ongles enfoncés si profondément dans la peau que Sarah sentait le sang couler. Chaud. Poisseux. Elle ne bougeait pas. La douleur était un cadeau. Elle prouvait qu'ils étaient encore vivants.

Dehors, les rafales. Pas des tirs isolés. Des séquences longues, méthodiques. Trois secondes de feu. Pause. Trois secondes de feu. Pause. Comme une horloge marquant le temps en cadavres.

Quinze minutes plus tôt, les sirènes l'avaient réveillée.

Pas inhabituel. Les roquettes du Hamas tombaient régulièrement depuis Gaza. On courait à l'abri. On attendait. On remontait. La vie continuait. Presque banal.

Mais cette fois, les explosions étaient proches. Pas au-dessus du kibboutz. Dedans. Et ces autres sons — des cris en arabe, des ordres, des portes qu'on fracasse, des rafales d'armes automatiques. Des hommes. Ici. Dans Be'eri.

Sarah s'était levée d'un bond. Daniel aussi. Ils s'étaient regardés. Une seconde. Peut-être la dernière seconde normale de leur vie. Daniel avait dit :

— Le MAMAD. Prends les enfants. J'ouvre le volet blindé.

Il avait couru vers la chambre des enfants. Le MAMAD — la pièce renforcée que chaque maison israélienne possède. Le béton. L'acier. Le refuge ultime. Daniel avait tiré le volet. Tourné la poignée de la fenêtre blindée. Poussé.

La fenêtre n'avait pas bougé.

Il avait poussé plus fort. Rien. Le loquet intérieur était bloqué. Grippé. Il glissait dans le rail sans accrocher. La fenêtre ne se verrouillait plus — mais surtout, le mécanisme de sécurité qui permettait de sceller la pièce de l'intérieur refusait de s'enclencher. Daniel avait tiré, poussé, frappé. Rien. Le MAMAD était compromis.

— Sarah ! Ça ne marche pas ! Le loquet —

Une détonation. Tout près. La porte d'entrée. Un fracas de bois et de métal.

Sarah n'avait pas réfléchi. Son corps avait décidé pour elle. Elle avait attrapé Maya d'un bras, Noam de l'autre, et couru. Pas vers le MAMAD. Pas vers Daniel. Vers la chambre parentale. Le placard. Le grand placard encastré où elle rangeait les couvertures d'hiver. Pourquoi le placard ? Instinct. Intuition. Une voix dans sa tête qui hurlait une seule chose : cache-toi.

Elle avait ouvert la porte. Poussé les enfants. Était entrée. Avait refermé. Noir total.

Et les derniers mots qu'elle avait entendus de la bouche de Daniel :

— Non ! Non, attendez —

Puis un tir. Un seul. Court. Net. Le bruit d'un corps qui tombe sur du carrelage.

Puis plus rien.

Sarah avait plaqué sa main sur la bouche de Maya. L'enfant mordait ses doigts. Noam ne respirait plus — il s'était arrêté de respirer, comme un animal qui fait le mort. Sarah non plus. Plus personne ne respirait dans ce placard. Ils étaient trois statues de chair coincées entre des couvertures qui sentaient la naphtaline et l'hiver.

Daniel était mort. Sarah le savait. Le son d'un corps qui tombe — ce bruit mat, définitif, sans rebond — elle ne l'oublierait jamais. Le son d'un homme qui courait vers le MAMAD pour protéger ses enfants et qui avait trouvé un refuge qui n'en était plus un.

Des voix en arabe dans le salon. Deux hommes. Peut-être trois. Ils parlaient vite, sur un ton opérationnel. Pas de colère. Pas de haine. De l'efficacité. Ils vérifiaient les pièces. Sarah les entendait ouvrir les portes, déplacer les meubles, soulever les rideaux. Méthodiquement. Pièce par pièce.

Puis des pas dans le couloir. Et un son qui transperça Sarah plus profondément qu'une balle.

La troisième marche du perron qui craquait.

Elle connaissait ce craquement. Elle l'avait entendu des milliers de fois. Chaque fois que quelqu'un montait les marches qui menaient du jardin à la terrasse, la troisième craquait. Elle avait demandé à Mahmoud de la réparer la semaine dernière. Mahmoud avait promis de s'en occuper.

Mahmoud.

Le mot explosa dans son crâne. Cette marche. Ce craquement spécifique. Seul quelqu'un qui venait souvent ici saurait exactement quelle marche craquait. Seul quelqu'un qui connaissait cette maison.

Non. Pas lui. Pas Mahmoud. Impossible. Mahmoud était gentil. Mahmoud souriait. Mahmoud apportait des bonbons aux enfants. Mahmoud jouait au ballon avec Noam pendant que Sarah préparait le café. Mahmoud qui refusait poliment de rester dîner parce qu'il devait rentrer chez lui à Gaza.

Mahmoud qui avait travaillé ici pendant trois ans. Qui connaissait chaque recoin. Qui savait où elle rangeait tout. Qui savait exactement où quelqu'un se cacherait.

La porte d'entrée s'ouvrit. Pas de fracas. Pas de coup de pied. La porte s'ouvrit simplement. Normalement. Parce que Sarah ne la fermait jamais à clé. Parce qu'on ne fermait pas à clé à Be'eri. Parce que tout allait bien.

Des pas dans le salon. Sarah les connaissait. Lourds. Lents. Légèrement traînants. Les pas de Mahmoud quand il entrait boire un café après avoir tondu la pelouse. Ses pas familiers. Rassurants. Sauf que maintenant, c'étaient les pas de la mort qui avançait.

Les placards de la cuisine s'ouvrirent. Puis se fermèrent. L'un après l'autre. Il cherchait. Il savait que les gens se cachent. Dans les placards. Sous les lits. Derrière les portes. Il connaissait tous les endroits possibles parce qu'il avait passé trois ans à entretenir cette maison.

Les pas se dirigèrent vers les chambres. La chambre de Noam d'abord. La porte. L'armoire. Sous le lit — le lit où Noam faisait semblant d'avoir peur des monstres pour que maman vienne le rassurer. Un bruit sourd. Mahmoud qui se penchait, vérifiait, se relevait.

Puis la chambre de Maya. Même routine. L'armoire. Sous le lit. Le coffre à jouets. Mahmoud vérifiait tout avec la même méticulosité qu'il mettait à tailler les haies. Avec soin. Avec patience.

Les pas sortirent dans le couloir. S'arrêtèrent.

Il ne restait qu'une pièce.

Quatre pas. Mahmoud entra dans la chambre parentale. Sarah le voyait dans sa tête sans le voir. Elle connaissait si bien cette pièce qu'elle savait exactement où il se tenait. Debout à côté du lit défait. Le lit où Daniel ne dormirait plus. Un bruit sourd — il se penchait, soulevait les draps, vérifiait dessous. Des pas vers la fenêtre. Les rideaux qu'il écartait. Un silence. Mahmoud qui regardait vers le jardin. Le jardin qu'il entretenait depuis trois ans.

Les rideaux retombèrent. Les pas se tournèrent. Vers le placard.

Sarah le sentit. C'était le moment. Le dernier endroit à vérifier. Il s'approcha. Chaque pas résonnait comme un gong.

Sarah voulut prier. Mais elle ne connaissait aucune prière. Sa famille laïque n'avait jamais prié. Elle ne savait pas à qui s'adresser. Alors elle fit la seule chose qui lui restait : elle serra ses enfants si fort que leurs trois corps ne formèrent plus qu'un seul bloc de terreur et d'amour.

La poignée du placard tourna.

Millimètre par millimètre. Sarah entendait le mécanisme. Le clic du loquet qui se désengageait. Encore un demi-tour et la porte s'ouvrirait. La lumière entrerait. Mahmoud les verrait.

Un. Deux. Trois.

Chaque seconde contenait toute une vie. Tous les souvenirs. Tous les regrets. Le premier pas de Noam dans le salon. Le dessin de Maya punaisé sur le frigo — une maison avec un soleil jaune et quatre bonshommes bâtons devant la porte. Quatre. Il n'en restait que trois.

La poignée s'arrêta.

Sarah attendit. Le cœur dans la gorge. Les poumons en feu. Les muscles pétrifiés.

Une seconde. Deux. Trois. Quatre. Cinq.

La poignée restait immobile. À mi-chemin. Ni complètement tournée ni revenue à sa position initiale. Arrêtée.

De l'autre côté de la porte, la respiration de Mahmoud. Lente. Presque calme. Il était là. Immobile. La main sur la poignée. À quelques centimètres d'eux. Il savait qu'ils étaient là. C'était le dernier endroit. L'endroit évident.

Alors pourquoi n'ouvrait-il pas ?

Dix secondes. Vingt. Le temps s'étirait comme de la mélasse.

Puis un son. La poignée qui revenait doucement à sa position initiale. Le loquet qui se réengageait. La porte qui restait fermée.

Des pas. Qui s'éloignaient du placard. Qui traversaient la chambre. Qui sortaient dans le couloir.

La voix de Mahmoud. Fort. En arabe. Sarah ne comprenait pas tous les mots mais comprenait le ton. Mahmoud disait que la maison était vide. Qu'il avait vérifié partout. Qu'il n'y avait personne.

Personne.

Il appelait les autres ses frères. Ses frères qui venaient de massacrer Michal et ses enfants trois maisons plus loin. Ses frères qui tuaient méthodiquement chaque habitant du kibboutz. Ces hommes étaient les frères de Mahmoud. Plus que Sarah et ses enfants qu'il avait côtoyés pendant trois ans.

La porte d'entrée se ferma. Le portail — celui qu'il huilait chaque semaine pour qu'il ne grince pas — s'ouvrit et se referma. Les voix s'éloignèrent. Les pas diminuèrent. Puis le silence.

Pas le silence de l'attente. Le silence de l'absence.

Sarah ne bougea pas. Cinq minutes. Dix. Les coups de feu continuaient ailleurs dans le kibboutz. Mais plus dans sa rue. Plus devant sa maison.

Elle inspira enfin. L'air brûla ses poumons. Elle avait oublié comment respirer. Dut réapprendre. Inspiration. Expiration. Les bases de la vie.

Noam pleura. Silencieusement. Son corps secoué de sanglots muets. Maya tremblait. Sarah les serra. Pas trop fort. Juste assez. Pour leur dire qu'ils étaient encore là. Encore ensemble. Encore vivants. Trois sur quatre.

Ils restèrent dans le placard. Parce que Sarah ne savait pas si c'était fini. Si elle pouvait sortir. Si le monde existait encore de l'autre côté de cette porte.

Et dans ce noir qui sentait la naphtaline et la sueur et le sang séché sur son bras, une question commença à germer.

Pourquoi.

Mahmoud avait tué Daniel. Il avait vérifié chaque pièce. Il était arrivé au placard. Il avait tourné la poignée. Il savait qu'ils étaient là. Et il avait lâché. Pourquoi ?

Sarah ne pouvait pas bouger. Ne pouvait pas penser au-delà de cette question. Alors elle resta. Une heure. Deux heures. Trois. Les coups de feu continuaient dehors, puis se rapprochaient, puis s'éloignaient, puis reprenaient. Le temps n'existait plus. Le placard était devenu le monde entier.

Puis, très longtemps après — une éternité plus tard —, des pas dans la maison.

Sarah se figea de nouveau. Noam enfonça ses ongles dans son bras. Maya ne réagit pas. Les pas étaient différents. Pas lourds et traînants comme ceux de Mahmoud. Rapides. Légers. Le pas d'un homme qui se déplace en sachant qu'on peut lui tirer dessus à chaque seconde.

Les pas traversèrent les chambres. Puis s'arrêtèrent devant le placard.

La poignée tourna. Pour la deuxième fois ce matin-là. Sarah cessa de respirer. Le même geste. Le même son. Le même clic du loquet. Sauf que cette fois, la porte s'ouvrit.

La lumière entra comme une lame.

Un homme. Un gilet pare-balles. Un pistolet. Une chemise blanche couverte de poussière et de sang. Il rangea le pistolet. Leva les mains. Paumes ouvertes.

— Ani Mendel. Ani hayal. At betouha.

Je suis Mendel. Je suis soldat. Tu es en sécurité.

Sarah le regarda. Elle ne le connaissait pas. Elle ne savait rien de lui. Elle voyait un homme qui avait ouvert la porte que Mahmoud avait refusé d'ouvrir. Un homme debout dans la lumière, les mains levées, qui lui disait qu'elle était en sécurité.

Elle prit sa main. Glacée, la sienne. Brûlante, la sienne à lui. Il les tira hors du placard. Puis il porta Maya parce qu'elle ne tenait plus debout. Ils traversèrent le salon. Le couloir. Le corps de Daniel que Sarah enjamba sans regarder parce que si elle regardait elle s'effondrerait et les enfants avaient besoin qu'elle reste debout.

Ils atteignirent le seuil. Le jardin. La lumière du matin. Le bougainvillier. Le vélo rouge.

Puis les tirs.

Trois coups. L'homme — Mendel — pivota entre elle et le tireur. Reçut les balles dans le dos. Tomba à genoux. Posa Maya sur l'herbe comme on pose un objet sacré. Puis s'effondra face contre terre.

Sarah hurla.

— IL EST VIVANT ! IL EST VIVANT !

Elle hurla vers le ciel. Vers la rue. Vers personne. Vers Dieu, peut-être, si Dieu existait encore après cette matinée. Elle se jeta sur lui. Du sang partout. Sur la chemise blanche. Sur l'herbe. Sur ses mains. Encore du sang. Le sang de Daniel sur le carrelage. Le sang de cet inconnu sur la pelouse.

L'homme ouvrit les yeux. Des yeux marron foncé, presque noirs. Il la regarda. Un mot. Un seul. Dans une langue qu'elle ne connaissait pas.

Shomer.

Puis ses yeux se fermèrent.

Des soldats arrivèrent. Quatre-vingt-dix secondes plus tard. On la tira en arrière. On chargea l'homme sur un brancard. On l'emmena avec les enfants vers un point de regroupement. Noam s'accrochait à sa jambe. Maya ne pleurait pas.

Dans le véhicule d'évacuation, serrée entre ses deux enfants, couverte du sang de deux hommes — celui qui était mort pour elle et celui qui avait failli mourir pour elle — Sarah avait deux questions.

La première : pourquoi Mahmoud n'avait-il pas ouvert le placard ?

La deuxième : qui était l'homme en chemise blanche qui l'avait ouvert ?

Ces deux questions ne la lâcheraient plus. Elles allaient la consumer. La détruire. La transformer.

Parce que survivre sans comprendre, ce n'est pas vivre. C'est juste exister.

Et Sarah ne voulait plus juste exister.

Fin du premier chapitre

Mendel a ouvert le placard.
Qui ouvrira son dossier ?

La suite commence avec le chapitre 2 : « La Cinquième Psychiatre ».

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