Le meturgueman traduisant à voix haute devant l'assemblée
Traité Meguila · 25a–25b · Hakoré Omèd
Ce qui se lit, ce qui se tait
Seize passages embarrassants de l'Écriture passent devant le tribunal de la Guemara. Un seul motif obtient gain de cause — et ce n'est pas celui qu'on attend.
10 · 3 · 3
Meguila 25a–25b · les passages problématiques

Au temps de la Michna, un meturgueman traduisait à voix haute, en araméen, chaque verset lu à la Torah. Certains passages posaient problème. La Beraïta les trie en trois groupes.

10
LUS ET TRADUITS
Loth · Tamar · le Veau d'or · Amnon · la concubine de Guiv'a…
3
LUS, NON TRADUITS
Reuven · le second Veau d'or · Birkat Kohanim
3
NI LUS NI TRADUITS
Amnon fils de David · la Merkava · Ezéchiel 16 selon R' Eliezer

La ligne de partage. À chaque cas du premier groupe, l'argument écarté est le même : l'honneur. Honneur d'Abraham, de Yehouda, de David, de la tribu de Binyamin, d'Israël. Et à chaque fois il perd.

Les trois seuls passages retirés à la traduction ne le sont pas parce qu'ils embarrassent, mais parce qu'ils se comprennent mal : le sens littéral est faux, ou il suggère une idée fausse sur Dieu.

La honte ne censure pas. L'erreur censure.

📖 Vers le shiour complet
1 Le décor : l'homme qui traduisait

La Michna suppose un usage aujourd'hui disparu. À l'époque de la Michna et de la Guemara, la langue parlée des Juifs était l'araméen. Un meturgueman — un traducteur — se tenait auprès du lecteur et rendait à voix haute, verset après verset, la lecture de la Torah et des Prophètes, afin que l'assemblée comprenne.

Toute la sougya porte sur ce point de contact : non pas ce que dit le texte, mais ce qu'on en fait entendre à ceux qui n'y ont pas accès direct. La question n'est jamais « ce verset est-il vrai ? », mais « que se passe-t-il quand une assemblée mélangée l'entend en clair ? »

Trois statuts possibles : נִקְרָא וּמִתַּרְגֵּם lu et traduit · נִקְרָא וְלֹא מִתַּרְגֵּם lu, non traduit · לֹא נִקְרָא וְלֹא מִתַּרְגֵּם ni lu ni traduit.
2 Le procédé : « c'est évident ! »

Presque chaque cas suit le même mouvement, et il faut le voir pour comprendre la page. La Beraïta énonce un cas. La Guemara objecte aussitôt : פְּשִׁיטָא — c'est évident, pourquoi l'enseigner ? Puis elle répond : מַהוּ דְּתֵימָא — « tu aurais pu dire… », et elle expose l'objection qu'un homme raisonnable aurait pu soulever.

Conséquence de méthode : la sougya n'enseigne pas des permissions. Elle démonte, une par une, les raisons qu'on aurait cru bonnes de se taire.
3 Dix passages lus et traduits

1 · Maassé Bereshit Genèse 1 On aurait pu craindre que la traduction ouvre la porte aux questions métaphysiques — ce qu'il y a en haut, en bas, avant, après ('Haguiga 11b). Lu et traduit : le risque spéculatif ne suffit pas.

2 · Loth et ses deux filles Genèse 19:31-36 Après Sodome, les filles croient l'humanité anéantie ; elles enivrent leur père et conçoivent de lui. Objection : l'honneur d'Abraham, leur grand-oncle. Écartée — le Méïri : un juste et un mécréant ne sont pas solidaires, fussent-ils du même sang. Autre lecture (Mena'hem Me'hiv Néfesh) : elles agissaient par souci de la pérennité de l'espèce, et d'elles descendent Ruth, puis David.

3 · Tamar et Yehouda Genèse 38 Objection : l'honneur de Yehouda, ancêtre de la royauté. Écartée — et le renversement est total : le passage est en vérité son éloge, car il a reconnu publiquement sa faute.

4 · Premier récit du Veau d'or Exode 32:1-20 Objection : le passage dénigre Israël. Écartée.

5 · Malédictions et bénédictions Lévitique 26 · Deutéronome 27-28 Objection sérieuse (Rachi) : l'assemblée entendant les malédictions traduites pourrait conclure au châtiment inévitable et s'abandonner aux plaisirs de ce monde. Écartée. Les bénédictions sont mentionnées avec elles car les deux forment un seul sujet (Maharcha).

6 · Avertissements et punitions Objection : on observerait les mitsvot par crainte du châtiment plutôt que par déférence. Écartée — le Ritva : qui observe par crainte accomplit malgré tout pleinement les préceptes. Le Ba'h possède la version inverse, par amour et non par crainte.

7 · Amnon et Tamar Shmuel II 13 Lu et traduit — dans les versets où le texte écrit simplement Amnon.

8 · Avchalom Shmuel II 16:21-22 Rapports publics avec les concubines de son père. Objection : l'honneur de David. Écartée.

9 · La concubine de Guiv'a Juges 19 Objection : l'honneur de la tribu de Binyamin. Écartée.

10 · « Fais connaître à Jérusalem ses abominations » Ezéchiel 16 Lu et traduit — et la Beraïta l'énonce précisément pour trancher contre l'avis de R' Eliezer.

Ce qui se répète. Sur dix cas, l'objection écartée est neuf fois la même : l'honneur. Honneur d'Abraham, de Yehouda, de David, de Binyamin, d'Israël. La Guemara refuse l'argument avec une constance qui est elle-même l'enseignement.
4 Ce qu'on lit sans le traduire

11 · Maassé Reuven Genèse 35:22 Reuven déplace la couche de Bilha. Les Sages (Chabbat 55b) avertissent que le sens littéral est faux : il défendait l'honneur de sa mère Léa, et sa piété était telle qu'un manquement mineur lui est compté comme une faute majeure. On lit — mais on ne traduit pas, car ceux qui ignorent l'hébreu ne comprendraient que la lettre. R' 'Hanina ben Gamliel, officiant à Kaboul, ordonna au traducteur de ne rendre que la fin du verset : et les fils de Yaakov étaient douze. Les Sages l'ont loué.

12 · Deuxième récit du Veau d'or Exode 32:21-25 La réponse d'Aharon à Moïse — j'ai jeté l'or au feu et ce veau est sorti — laisse croire aux ignorants que le veau s'est fait lui-même, donc qu'il possédait une réalité propre. C'est une erreur sur la nature de l'idole, pas un embarras.

13 · Birkat Kohanim Nombres 6:24-26 « Que Hachem lève Son visage vers toi » laisse entendre un favoritisme divin — voir l'encadré ci-dessous.

Berakhot 20b — ce qui se joue derrière la bénédiction
Les anges ministrants contestent devant Dieu : il est écrit dans Ta Torah (Deut. 10:17) que Tu ne fais pas de favoritisme — or Tu ordonnes aux Kohanim de bénir Israël par Que Hachem lève Son visage vers toi.

Réponse : comment ne leur ferais-je pas faveur ? J'ai écrit tu mangeras, tu seras rassasié, et tu béniras Hachem ton Dieu (Deut. 8:10) — la Torah n'oblige au Birkat Hamazon qu'après satiété, et eux se montrent exigeants jusqu'à réciter pour un kazayit ou un kabeitsa.

Le favoritisme existe donc, mais il est mérité : il est la contrepartie d'une rigueur volontaire. Traduire la bénédiction sans cette clé ferait conclure à une faveur arbitraire.
Objection du Ritva, soulevée deux fois dans la page et jamais résolue : censurer attire l'attention. Supprimer une seule phrase pique la curiosité et pousse les fidèles à chercher précisément ce qu'on a voulu leur soustraire.
5 Ce qu'on ne lit pas du tout

14 · Amnon fils de David Shmuel II 13 Là où le texte écrit simplement Amnon, on lit et on traduit : la faute reste celle d'un individu. Là où il écrit Amnon fils de David, traduire rejaillirait sur le roi. Le Ba'h et les Hagahot HaGra corrigent en lu mais non traduit, conformément à notre Michna.

Le point le plus fin de la page. Ce n'est pas l'acte qu'on retire, c'est le nom. Le viol reste traduit ; c'est la filiation royale qui disparaît. La censure porte sur l'attribution, jamais sur le fait.

15 · La Merkava Ezéchiel 1 Vision du char divin : les 'Hayot, les ofanim, le firmament, la ressemblance d'un trône et, au-dessus, celle d'une figure humaine. Texte fondateur du Maassé Merkava, que la Michna de 'Haguiga réserve à un seul disciple à la fois, déjà mûr. Le lire en haftara reviendrait à exposer publiquement le contenu ésotérique le plus élevé à une assemblée non préparée. R' Yehouda le permet — et la halakha suit son avis : c'est la haftara du premier jour de Chavouot, jour du dévoilement au Sinaï.

16 · Ezéchiel 16, selon R' Eliezer seul Le chapitre est une allégorie : Jérusalem est une enfant abandonnée à la naissance, que Dieu recueille, élève, épouse, pare de bijoux royaux — puis elle se prostitue. Elle emploie l'or reçu de Lui pour servir des idoles ; elle se donne aux Égyptiens, aux Assyriens, aux Chaldéens ; elle est pire qu'une prostituée, car elle paie ses amants au lieu d'être payée ; elle sacrifie ses enfants aux idoles ; comparée à Sodome et Samarie, elle est déclarée pire qu'elles.

Sur R' Eliezer — ce qu'« écarter son avis » signifie
Il n'a rien commis. לְאַפּוֹקֵי מִדְּרַבִּי אֱלִיעֶזֶר est une formule technique courante du Talmud, appliquée à des dizaines de Tannaïm : elle signifie que la Beraïta énonce ce cas afin de fixer la halakha contre un avis divergent. Aucune connotation de faute.

Le désaccord est de fond. R' Eliezer estime qu'exposer publiquement la honte de Jérusalem est un tort fait à l'honneur d'Israël. La Beraïta juge que la vertu de la réprimande prophétique l'emporte, et que le passage a précisément été écrit pour être entendu.

La Guemara rapporte l'incident : un homme lisait ce chapitre devant R' Eliezer, qui lui ordonna d'aller d'abord enquêter sur les abominations de sa propre ascendance ; une tache y fut trouvée. Le Ritva précise que son tort n'était pas la lecture en soi, mais de ne pas avoir consulté l'autorité rabbinique présente.
6 Les versets qu'on lit autrement qu'ils sont écrits

La dernière partie de la sougya change d'ordre. Il ne s'agit plus de ce qui est dit, mais de comment cela sonne. Règle de la Beraïta : tout verset écrit en termes crus se lit en termes convenables — et le statut invoqué est considérable : selon le Séfer HaEchkol et le Séder HaSedarim, une halakha leMoshé miSinaï.

L'écrit garde la crudité — qui porte le sens exact. La voix la tempère devant l'assemblée. Rien n'est retiré du rouleau ; seule la lecture publique voile.
ÉcritLuMotif
yishgalenayishkavenaDeut. 28:30 — verbe brutal de l'acte sexuel, remplacé par « il couchera avec elle ».
ba'apolimbatehorimDeut. 28:27 — les deux mots désignent l'anus, mais le second reste allusif.
'hiryonimdivyonimRois II 6:25 — famine du siège de Chomron. Éviter de dire explicitement que des Juifs ont mangé des excréments de colombes.
'horeihem
meimei chineihem
tsoatam
meimei ragleihem
Rois II 18:27 — provocation de Ravchaké aux assiégés : leurs excréments, leur urine.
lema'haraotlemotsaotRois II 10:27 — le temple de Baal transformé en latrines.
7 L'exception, puis la règle

R' Yehochoua ben Kor'ha conteste le dernier cas. Ici, dit-il, lema'haraot se lit comme il est écrit — car la crudité n'est pas un accident du texte, elle est le message : l'avilissement de l'idole. L'atténuer reviendrait à ménager l'idolâtrie.

Enseignement : la décence n'est pas une valeur dernière. Elle sert quelque chose de plus haut, et s'efface quand elle le contrarie.

D'où la règle générale qui clôt le chapitre. Rav Na'hman : toute moquerie est interdite, sauf la moquerie de l'idolâtrie, qui est permise. Preuve d'Isaïe 46:1 — Bel s'accroupit, Nevo est écrasé : les idoles ne peuvent même pas retenir leurs propres intestins. Et R' Yanaï ajoute Osée 10:5 — les prêtres qui se réjouissaient de la gloire de l'idole s'endeuillent à présent de son fardeau.

La sougya se ferme sur une dernière halakha, à manier avec précaution : celui dont la réputation est ternie, il est permis de l'humilier ; celui dont la réputation est excellente, il est permis de le louer, et des bénédictions reposeront sur la tête de celui qui fait son éloge. Le 'Hafets 'Haïm (Kelal 7, Be'er Mayim 'Haïm 8) restreint fortement le premier volet : il ne vise qu'une personne qui transgresse constamment et dont la réputation est méritée ; s'il ne s'agit que de rumeurs, s'appuyer sur elles est interdit.

8 La décision — ce qui ressort de la page

Rassemblons. Sur seize passages, treize sont lus, et dix sont intégralement traduits, malgré l'inceste, le viol, l'idolâtrie et la trahison qu'ils rapportent. Les trois seuls retirés à la traduction le sont pour un motif unique et repérable : ils se comprennent mal. Reuven, parce que le sens littéral est faux. Le second Veau d'or, parce qu'il suggère que l'idole avait une réalité propre. Birkat Kohanim, parce qu'elle laisserait croire à un Dieu partial.

La ligne de partage
Le Talmud accepte que le texte salisse. Il refuse qu'il égare.

La honte n'est pas un motif de censure — l'erreur doctrinale l'est. Et lorsqu'il faut malgré tout retirer quelque chose, on retire le nom et non le fait : Amnon reste, « fils de David » disparaît.

Reste ce que la page ne tranche pas, et qu'il faut laisser ouvert : l'objection du Ritva. Toute censure désigne ce qu'elle cache. C'est une tension réelle, deux fois soulevée, jamais résolue.

Rendement pratique aujourd'hui : faible — il n'y a plus de meturgueman public dans la plupart des communautés. Ce qui demeure est conceptuel, et c'est là que la page est forte. Sa vraie question n'est pas la traduction : qu'a-t-on le droit de dire à une communauté sur elle-même ?

Sur ce point, la sougya dit une chose que peu de traditions religieuses assument : le récit fondateur conserve ses infamies, et on les lit à voix haute.

Vérifier ce qui a été compris

Cinq questions sur Meguila 25a–25b. Une seule réponse par question.

1
Quel argument la Guemara écarte-t-elle systématiquement pour les passages lus et traduits ?
Neuf fois sur dix, l'objection est l'honneur : d'Abraham, de Yehouda, de David, de Binyamin, d'Israël. Et neuf fois elle est rejetée.
2
Pourquoi le second récit du Veau d'or n'est-il pas traduit ?
Ce n'est pas l'embarras qui motive le retrait, mais l'erreur doctrinale : les ignorants pourraient conclure que l'idole s'est faite d'elle-même.
3
Que signifie exactement la formule « לאפוקי מדרבי אליעזר » ?
C'est une formule technique courante, appliquée à des dizaines de Tannaïm. Elle fixe la halakha contre une opinion divergente, sans aucune connotation de faute.
4
Dans le cas d'Amnon, qu'est-ce qui est précisément retiré ?
Le fait demeure lu et traduit ; c'est la filiation royale qui disparaît. La censure porte sur l'attribution, jamais sur le fait.
5
Pourquoi R' Yehochoua ben Kor'ha maintient-il la lecture crue de לְמַחֲרָאוֹת ?
Rav Na'hman en tire la règle générale : toute moquerie est interdite, sauf la moquerie de l'idolâtrie.

Résultat

0/5

Plan d'étude sur cinq jours

La sougya se laisse mal avaler d'un coup : elle avance par objections. Ce découpage suit son mouvement plutôt que l'ordre des pages.

Jour 1 · Le décor
Relire la Michna et repérer le rôle du meturgueman. Identifier le procédé de la sougya : פשיטא puis מהו דתימא. Question à emporter : pourquoi la Beraïta prend-elle la peine d'énoncer ce qui semble évident ?
Jour 2 · Les dix passages traduits
Dresser la liste des dix cas et, pour chacun, écrire en une ligne l'objection que la Guemara écarte. Compter combien de fois revient le mot honneur.
Jour 3 · Les trois retraits
Reuven, le second Veau d'or, Birkat Kohanim. Étudier Berakhot 20b et chercher ce que ces trois cas ont en commun — et qu'aucun des dix précédents ne possède.
Jour 4 · Les kinouyim
Les cinq versets lus autrement qu'écrits. Vérifier chaque référence dans le texte. Puis l'exception de R' Yehochoua ben Kor'ha : pourquoi la pudeur cède-t-elle ici ?
Jour 5 · La décision
Reformuler en une phrase la ligne de partage de la sougya. Lire la clôture (réputation ternie / réputation excellente) avec le 'Hafets 'Haïm. Puis faire le quiz.
Ce que cette page change dans la pratique
🗣️

Séparer le fait et le nom

La sougya ne retire pas le viol d'Amnon, elle retire « fils de David ». Avant de rapporter une faute, se demander si le nom de la personne est vraiment nécessaire au propos.

📖

Écouter la Tokhaha sans l'adoucir

Les malédictions sont lues et traduites, malgré le risque de démoraliser. À Ki Tavo, rester présent pendant la lecture plutôt que de sortir.

⚖️

Ne pas s'appuyer sur une rumeur

Le 'Hafets 'Haïm restreint fortement la permission d'humilier celui dont la réputation est ternie : elle ne vaut que pour une réputation méritée, jamais pour des rumeurs, si répandues soient-elles.

Halakha
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