
Noa’h — Se sauver, ou sauver son monde
Noa’h est un juste, mais sa droiture ouvre une exigence : que fait-il pour sa génération ? Le manteau de fourrure protège celui qui le porte ; le poêle réchauffe tous les autres. Avraham diffuse la connaissance d’Hachem, et Moché engage sa propre place pour sauver Israël. Les parallèles entre les tévot, l’Aron et les récits du Déluge et du Sinaï préparent ce contraste. « Vaya’hel Noa’h » conduit à la vigne, tandis que « Vaye’hal Moché » devient une prière. Le nom de Noa’h, les mains libérées par les outils et les deux taamim de « zé yena’haménou » portent l’espérance d’une réparation : recevoir d’en haut pour faire monter le monde.
La Torah ouvre la paracha en présentant Noa’h comme un homme juste et intègre : il marchait avec D.ieu. Rachi explique que les véritables descendants des justes sont leurs bonnes actions. Mais « dans ses générations » reçoit deux lectures : pour les uns, Noa’h aurait été encore plus grand dans un milieu de justes ; pour les autres, il n’aurait pas compté dans la génération d’Avraham. Comment comprendre une telle sévérité envers celui dont la Torah elle-même atteste la droiture ? Cette question donne son élan à tout le cours.
Une première ouverture consiste à entendre « rien » comme l’effacement de soi. Moché et Aharon disent : « Et nous, que sommes-nous ? » L’homme qui ne se donne pas une importance démesurée peut précisément grandir en sainteté. Devant Avraham, Noa’h aurait pu reconnaître humblement sa petitesse : cette lecture laisse intacte sa qualité de juste. Mais elle ne suffit pas à épuiser la question. Le cours revient alors à la comparaison des conduites : que fait chacun de sa droiture pour les autres ?
Lorsque plusieurs personnes souffrent du froid, on peut revêtir une fourrure et se réchauffer seul ; on peut aussi allumer un poêle dont tous profiteront. Le machal éclaire la différence entre Noa’h et Avraham. Avraham ne garde pas pour lui sa découverte d’Hachem : avec « les âmes qu’ils ont faites à ’Haran », il entraîne d’autres hommes vers la connaissance de D.ieu. La chaleur qu’il a reçue devient une chaleur partagée. Noa’h, lui, entre dans la téva avec les siens. La question n’est donc pas seulement de rester juste, mais de réchauffer aussi ceux qui sont dehors.
La longue construction de la téva devait attirer les regards et les questions. Rachi présente les cent vingt années comme une occasion donnée aux hommes de revenir. Le cours décrit tout un processus, depuis la préparation du bois jusqu’à l’arche achevée : l’attente elle-même pouvait devenir un appel à la téchouva. Pourtant, au terme du récit, Noa’h entre et sa génération disparaît. Il a obéi, il a préservé les siens ; mais le cours nous invite à mesurer ce qu’aurait pu accomplir une responsabilité portée au-delà de sa propre maison.
Le rapprochement se poursuit sur deux plans : les objets — ’heftsa — et les personnes — gavra. La téva de Noa’h protège une vie au milieu des eaux ; celle de Moché protège un enfant sur le Nil. La mère de Moché prend une téva de jonc et l’enduit de bitume et de poix ; Noa’h enduit son arche de kofer, à l’intérieur et à l’extérieur. Ces résonances conduisent du sauvetage d’un monde au berceau de celui qui sauvera son peuple. La téva de Moché est déposée parmi les roseaux, sur la rive du fleuve : le récit est celui du Nil.
Un troisième coffre entre dans le rapprochement : l’Aron qui abrite les Tables de l’Alliance. La Torah le nomme aron. Le cours rapproche ce coffre sacré des deux tévot. À la téva de bois enduite de kofer répond l’Aron de bois de chittim recouvert d’or, lui aussi « à l’intérieur et à l’extérieur ». Les deux constructions reçoivent des mesures précises : trois cents, cinquante et trente coudées pour la téva ; deux coudées et demie, une et demie et une et demie pour l’Aron. Le tsֹohar au-dessus de la téva et la kaporet au-dessus de l’Aron prolongent le parallèle ; kofer et kaporet se répondent jusque dans leur sonorité.
Les motifs du Déluge reviennent dans le récit du Sinaï. Sept jours précèdent la pluie ; au Sinaï, Hachem appelle Moché le septième jour. La pluie dure quarante jours ; Moché demeure quarante jours et quarante nuits sur la montagne. Les eaux recouvrent les montagnes ; la nuée recouvre le mont Sinaï. Le récit de l’entrée dans la téva et celui de l’arrivée au Sinaï marquent chacun un jour décisif. Ces correspondances ne sont pas un décor : elles préparent la comparaison entre deux hommes placés devant une menace d’effacement et un commencement possible.
Après le Veau d’or, Moché se voit proposer un recommencement dont il serait lui-même l’origine. Noa’h avait survécu et l’humanité était repartie de sa famille. Moché pourrait devenir, à son tour, le point de départ d’un peuple nouveau. Il refuse pourtant de se séparer d’Israël : s’il n’y a pas de pardon, « efface-moi donc de Ton livre ». Là se révèle la messirout néfech, le don de soi. Il ne cherche pas un avenir glorieux qui laisserait son peuple derrière lui. Israël porte la vocation de réparer le monde, et Moché engage sa propre place pour que ce peuple vive.
Le Midrach met Noa’h et Moché en dialogue. Noa’h fait valoir qu’il a été sauvé de sa génération, tandis que Moché est mort avec celle du désert. Moché lui répond par le machal de deux navires et de deux capitaines : l’un s’est sauvé en abandonnant son bateau ; l’autre a sauvé à la fois sa personne et son bateau. À qui revient la louange ? Au capitaine qui a porté son équipage jusqu’au salut. Moché a obtenu que sa génération ne soit pas anéantie lors du Veau d’or. Le machal fait ainsi entendre ce qui distingue la survie personnelle du salut porté pour les autres.
« Tu es juste » n’est pas seulement un compliment ; c’est aussi un appel. Parce que Noa’h a trouvé grâce, il pouvait porter sa génération devant Hachem. Une objection s’impose : si Hachem annonçait la destruction, Noa’h n’a-t-il pas simplement accompli Sa volonté ? Moché montre qu’une annonce de rigueur peut ouvrir un espace de prière. Il entend dans « laisse-Moi » la possibilité de ne pas laisser faire. Le juste ne prétend pas maîtriser les desseins divins ; il assume sa tâche d’homme : prier, enseigner, chercher le salut de ceux qui l’entourent.
À la fin de Béréchit, le Nom divin associé à la miséricorde accompagne l’annonce du jugement. Le texte parle aussi de la peine : « Il S’affligea en Son cœur ». Le cours nous apprend à écouter cette douleur, au lieu de n’entendre que la sentence. Comme un responsable qui menace de fermer son usine tout en souffrant de la perdre, la tristesse appelle une réponse : on peut demander une chance de réparer. La mention du penchant du cœur ouvre elle aussi une recherche de défense et d’éducation. La Torah, comparée à un antidote au mauvais penchant, devient dans le cours une invitation à transmettre plutôt qu’à laisser les autres seuls.
À la sortie de la téva, Noa’h plante une vigne. Rachi entend dans « vaya’hel » qu’il s’est rendu profane : une autre plantation aurait dû venir d’abord. Il avait pourtant emporté de quoi renouveler les cultures. Le cours rapporte alors le récit du Satan qui arrose la vigne avec le sang d’animaux. Les images du mouton, du singe, du lion et du porc montrent la dégradation de l’homme sous l’emprise de l’ivresse : douceur apparente, agitation, puissance imaginaire, puis abaissement. Le machal appelle à la maîtrise de soi. Le premier acte d’une reconstruction révèle la direction que l’on donne à sa vie.
Les mêmes lettres, avec une vocalisation différente, font apparaître deux directions. Noa’h commence par la vigne ; Moché implore Hachem pour son peuple. Sa prière demande : que diront les nations si Israël est détruit après la sortie d’Égypte ? Le cours relie ce plaidoyer à la sanctification du Nom : Moché ose porter devant Hachem le risque de ’hilloul Hachem. Là où l’épisode du vin abaisse Noa’h, la prière de Moché élève sa responsabilité. La proximité des mots rend leur contraste plus saisissant : une vie peut s’enfermer dans sa propre jouissance ou se déployer dans l’intercession.
La généalogie des dix générations avance rapidement, d’une naissance à une mort. À l’arrivée de Noa’h, elle s’arrête sur son nom et sur l’espérance de son père : « Celui-ci nous soulagera de notre travail et de la peine de nos mains. » Comment Lémekh pouvait-il savoir ce que deviendrait cet enfant ? Le cours explore plusieurs voies : une vision prophétique, un nom donné après que ses qualités se sont révélées, ou un signe visible dès la naissance. Il rapporte notamment la tradition d’un enfant né circoncis, annonçant un commencement de réparation de la faute d’Adam. Le nom de Noa’h porte ainsi l’attente d’un monde renouvelé.
Une autre tradition rapportée dans le cours décrit des mains dont les doigts n’étaient pas séparés, et voit dans la naissance de Noa’h un changement qui permet la fabrication d’outils. L’image éclaire « la peine de nos mains ». Rachi souligne que Noa’h leur a préparé des instruments de labour ; le travail de la terre, marqué par la malédiction d’Adam, connaît un soulagement. Pourquoi l’appeler Noa’h plutôt que Na’houm ou Ména’hem ? Parce que « yena’haménou » est entendu comme l’arrivée d’un repos, d’une menou’ha. Le cours relie ainsi les mains, les outils et le nom : le soulagement devient concret, dans la possibilité de travailler autrement.
Le cours s’achève sur les deux signes de cantillation qui accompagnent « zé » dans « zé yena’haménou » : télicha guédola et guérchayim. Leur mouvement musical porte ici une dernière image : un mouvement qui descend et un mouvement qui monte, itarouta dile’ela et itarouta diletata, éveil d’en haut et éveil d’en bas. La descente vient appeler une élévation. Telle était l’espérance placée en Noa’h : recevoir une aide et faire monter le monde. Il en accomplit une part, mais le mouvement de réparation se poursuit avec Avraham. À notre tour, la chaleur reçue doit devenir une chaleur que nous donnons.
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