La ’Hazara
« La ’hazara, c’est pour ceux qui ne savent pas lire. » C’est la moitié d’une Guemara, arrêtée avant la réponse.
Roch Hachana 34b — Rabban Gamliel : « de même qu’il acquitte celui qui n’est pas savant, il acquitte le savant ».
Choul’han Aroukh, Ora’h ’Hayim 124:3 : une assemblée où tous sont savants — l’officiant répète quand même, pour accomplir la takana des Sages.
124:4 : s’il n’y a pas neuf personnes qui écoutent, les berakhot de l’officiant risquent d’être dites en vain. Celui qui parle n’abîme pas seulement sa prière.
124:7 : « celui qui parle est fautif, et sa faute est trop lourde à porter » — et on doit le reprendre.
L’objection est ancienne et elle est sincère : à quoi bon écouter une seconde fois une prière que l’on vient de dire soi-même ? La Guemara pose exactement cette question, et elle y répond.
Ceux qui disent « c’est pour les autres » citent la première phrase. Rabban Gamliel répond dans la seconde. La ’hazara n’est pas une béquille pour les faibles : c’est une prière publique, et le public inclut les savants.
On croit souvent que parler pendant la ’hazara est une impolitesse. Le Choul’han Aroukh dit autre chose, et il le dit deux fois.
Celui qui parle ne se prive pas d’un supplément : il retire une unité au quorum qui donne sa validité aux berakhot de l’officiant. Le dommage n’est pas le sien, il est à autrui.
Pourquoi cette sévérité, sur ce moment-là précisément ? La Guemara donne au chaliah tsibbour une origine qu’on n’attend pas.
Puis, deux lignes plus loin : « une alliance est conclue avec les Treize Middot : elles ne reviennent pas les mains vides ».
La Amida de semaine n’est pas un bloc. La Guemara la découpe elle-même en trois parties, et cette découpe commande la suite.
Les trois premières sont la louange, les trois dernières le remerciement et le congé. La demande — tout ce que l’on vient chercher — est au milieu. Sur les dix-neuf berakhot de la Amida de semaine, dix-neuf moins six : treize.
Treize berakhot de demande — et treize Middot de rahamim, celles que l’on vient précisément demander pendant tout Éloúl. Le rapprochement s’impose à l’oreille.
Or la ’hazara redit ces treize. Deux fois treize : vingt-six — la valeur du Nom de quatre lettres, qui est le Nom de la miséricorde. Et les Treize Middot, dans Chemot 34, s’ouvrent précisément sur ce Nom dit deux fois : « Hachem, Hachem, Dieu clément et miséricordieux ». La Guemara commente ce redoublement : « Je suis Lui avant que l’homme ne faute, et Je suis Lui après que l’homme a fauté et fait téchouva » (Roch Hachana 17b).
— Ce qu’il faut savoir avant d’adopter cette lecture : l’Abudarham, qui pose exactement la question du sens des treize, y répond autrement — six contre six, et Chomea Tefila contre toutes.
— La ’hazara répète en réalité les dix-neuf, pas seulement les treize. Le compte de vingt-six suppose qu’on isole le milieu : Berakhot 34a autorise cet isolement, mais c’est une lecture, pas une addition.
— Roch Hachana et Yom Kippour, jours des Treize Middot par excellence, n’ont pas treize berakhot du milieu. Ce rapprochement ne peut donc pas être la raison de la ’hazara : au mieux un goût, pour les jours de semaine — c’est-à-dire pour les jours des Sélihot.
Chabbat brise le compte : la Amida n’y a que sept berakhot. Un midrach célèbre donne à ce chiffre un contexte.
Comptons alors les Amidot de Chabbat, qui ont sept berakhot chacune : Arvit du vendredi soir (une, sans répétition), Cha’harit silencieuse et sa ’hazara (deux), Moussaf et sa ’hazara (deux), Min’ha et sa ’hazara (deux). Sept fois sept berakhot en un seul jour — parce que ce mariage-là ne dure qu’un jour.
Ce qui mérite d’être noté : ce compte ne tient que si la ’hazara existe. Sans elle il ne resterait que quatre Amidot. Le seul office de Chabbat qui n’a pas de répétition, celui du vendredi soir, reçoit d’ailleurs à sa place « une berakha unique qui tient lieu des sept » — me’ein cheva, Maguen Avot.
— Honnêteté du compte : le midrach lui-même, dans ce passage, apparie les jours deux à deux dans l’ordre — premier et deuxième, troisième et quatrième, cinquième et sixième — et le Chabbat reste seul parce qu’il est le septième, non parce qu’il serait au centre.
— Le même midrach donne une seconde opinion, celle de Rabbi Chmouel bar Na’hman : le Chabbat est béni parce qu’il n’est jamais repoussé.
Les lectures des deux sections précédentes sont belles et elles ne sont pas la halakha. La halakha, elle, tient en trois lignes et n’a besoin d’aucun calcul.
— On se tait pendant la ’hazara, savant ou non (O.H. 124:3).
— On écoute et on répond amen, en se considérant comme le seul à écouter (O.H. 124:4).
— On ne tient aucune conversation profane, et l’on reprend celui qui en tient (O.H. 124:7).
Pendant les Sélihot, ce point cesse d’être théorique : on est venu demander l’ouverture d’un dossier, et l’on répète devant le tribunal l’ordre même que le Saint béni soit-Il a montré à Moché. Le silence de l’assemblée n’est pas une politesse : c’est la condition de l’audience.
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