Le Kaddich ne parle pas des morts. Pas une fois. Il parle de la grandeur du Nom et de la venue du règne — c’est le fait le plus surprenant de ce texte.
Le cœur n’est pas ce que dit l’officiant, mais ce que répond l’assemblée : « Yehé chemé rabba mevarakh le‘alam oul‘alemé ‘alemaya ».
« Celui qui répond Yehé chemé rabba de toute sa force, on déchire son décret » (Chabbat 119b).
Il est en araméen, la langue que tout le monde parlait. Ce n’était pas un texte réservé aux savants.
C’est un davar chébikdoucha : il ne se dit qu’avec un minyan. Seul, on ne le dit pas — et cela n’enlève rien à la prière du solitaire.
Beaucoup de gens croient que le Kaddich est une prière pour les défunts. Ouvrons le texte : il n’y est question ni de mort, ni de deuil, ni de l’âme du disparu. Pas un mot.
Il y est question d’une seule chose : que le Nom soit grandi et sanctifié dans le monde qu’Il a créé selon Sa volonté, et que Son règne vienne — de notre vivant, de nos jours, et bientôt.
Cette phrase n’est pas dite par l’officiant : elle est criée par l’assemblée. Le Kaddich est l’un des rares textes où l’essentiel appartient à ceux qui écoutent.
Le Talmud (Chabbat 119b) enseigne au nom de Rabbi Yehochoua ben Lévi : celui qui répond « Amen, yehé chemé rabba » de toute sa force, on déchire le décret prononcé contre lui.
Presque toute la liturgie est en hébreu. Le Kaddich, non : il est en araméen, la langue parlée dans les rues de Babylone et de Judée.
Une explication répandue chez les commentateurs : puisque la réponse de l’assemblée est l’essentiel, il fallait que chacun comprenne ce qu’il répond. D’autres explications existent. Celle-ci a le mérite d’être cohérente avec ce qu’est le texte.
Le Kaddich fait partie des devarim chébikdoucha, les paroles de sainteté qui exigent un minyan — comme la Kedoucha, la répétition de la Amida, et les Treize Middot dites comme prière.
La raison en est dans la nature du texte : on ne sanctifie pas le Nom tout seul dans un coin. Sanctifier suppose un public, fût-il de dix.
— Sans minyan, on ne dit pas le Kaddich. On ne le remplace pas non plus par une formule inventée.
— Celui qui prie seul dit tout le reste, et sa prière n’est pas diminuée pour autant.
— Pour un endeuillé empêché de dire le Kaddich, la solution passe par sa communauté et son Rav, pas par un bricolage.
Dans le rite séfarade, un demi-Kaddich ouvre les Sélihot après les premiers versets, et le Kaddich Titkabal les referme — celui qui demande que les prières d’Israël soient reçues.
La nuit des Sélihot s’ouvre donc sur la sanctification du Nom et se referme sur une demande de réception. Entre les deux, tout le reste.
L’usage de dire le Kaddich pour un parent disparu est plus tardif que le Kaddich lui-même. Il apparaît chez les Richonim — le Or Zaroua le rapporte — et s’appuie sur un récit ancien où un fils, en faisant dire l’assemblée, allège le sort de son père.
Ce qui explique le paradoxe du début : la plus célèbre des prières pour les morts ne parle que de la vie du monde et du règne à venir. Elle console, non en parlant de la perte, mais en refusant de s’arrêter à elle.
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