
Au cœur de la paracha se trouve un verset que l’on saute souvent : « Vous êtes les enfants de Hachem votre D-ieu : ne vous entaillez pas et ne vous rasez pas entre les yeux pour un mort. » Le sens simple, expliqué par Rachi, vise les rites de deuil des nations — se lacérer le visage, s’arracher les cheveux, aller jusqu’à s’ouvrir le front. Des enfants de roi ne se conduisent pas ainsi.
Mais nos Sages, dans le traité Yevamot, entendent dans ce même mot lo titgodedou une tout autre défense : « ne faites pas des groupes séparés » — deux tribunaux dans une même ville, l’un tranchant comme Beit Chammaï, l’autre comme Beit Hillel. Le cours pose alors sa question : quel lien intérieur peut-il exister entre une entaille dans la peau et une scission dans la communauté ?
La réponse passe par le mot bassar. En hébreu comme dans les langues sœurs, la chair et le pain partagent une racine de soudure : lehem, halhama, souder. On mange ensemble pour souder les cœurs ; « ils deviendront une seule chair » dit l’union des époux. Le cours s’arrête aussi sur le verbe azov, qui ne signifie pas quitter mais aider.
Dès lors tout s’éclaire : une entaille sépare la chair de la chair, et le visage devient agoudot agoudot, des lambeaux séparés par des sillons. Une communauté divisée, c’est exactement le même tissu tranché. Et la suite du verset — velo tassimou korha — fait entendre Kora’h, celui qui se prit d’un côté et laissa le peuple de l’autre.
Le verset se trouve au chapitre 14 de Devarim : « Vous êtes les enfants de Hachem votre D-ieu : ne vous entaillez pas et ne mettez pas de tonsure entre vos yeux pour un mort. »
Rachi explique : « ne faites pas d’entaille ni de balafre dans votre chair, à la manière des Emorites ». Les nations, frappées par un deuil, se lacéraient le visage avec les ongles ; certains rites allaient plus loin encore, jusqu’à se frapper le front à coups de lame jusqu’au sang.
La raison donnée par Rachi est simple et immense : « parce que vous êtes les enfants de l’Omniprésent, et qu’il vous sied d’être beaux, et non balafrés ni tondus ». On peut pleurer, on peut souffrir — mais on ne se défigure pas. Des enfants de roi ne se conduisent pas ainsi.
Le verset suivant donne deux motifs. Le premier : « car tu es un peuple saint pour Hachem ton D-ieu ». D’où nous vient cette sainteté ? Rachi répond : de vos pères. Vous êtes les enfants d’Avraham, Its’hak et Yaakov, et leur sainteté vous est transmise.
Le second : « et c’est toi que Hachem a choisi pour être son peuple trésor parmi tous les peuples de la terre ». Vous n’êtes pas comme les autres nations — non par mépris d’elles, mais parce qu’une vocation particulière interdit certains gestes.
Le traité Yevamot lit le même mot autrement : « lo titgodedou — ne faites pas des agoudot agoudot », des groupes séparés.
Rav Yehouda précise le cas : deux tribunaux dans une seule et même ville, l’un tranchant selon Beit Chammaï, l’autre selon Beit Hillel. Une même communauté se met alors à vivre selon deux règles, et le pluralisme devient déchirure.
L’enjeu n’est pas d’interdire le débat — la Torah en vit — mais d’empêcher qu’un désaccord se durcisse en frontière à l’intérieur du peuple.
Ici le cours s’arrête et pose sa difficulté. Le sens simple parle d’une entaille dans la peau. Nos Sages parlent de factions. Comment passe-t-on de l’un à l’autre ?
Ce ne peut pas être un simple jeu de mots. S’ils lisent ainsi, c’est qu’il existe un lien intérieur entre le geste qui balafre un visage et le geste qui fractionne un peuple. Le reste du cours cherche ce lien.
Avant de répondre, le cours passe par un autre verset : « ils deviendront une seule chair ». Mais son début est souvent mal lu : « c’est pourquoi l’homme ya’azov son père et sa mère ».
Faut-il comprendre que se marier, c’est quitter ses parents ? Le cours répond par un autre verset : « si tu vois l’âne de ton ennemi ployant sous sa charge… azov ta’azov avec lui ». Ici, la racine עזב ne peut pas signifier partir — elle signifie aider.
Relisons alors : « c’est pourquoi l’homme aidera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair ». Le mérite du respect des parents devient la condition d’un foyer uni. On ne construit pas une paix conjugale sur une dette laissée impayée envers ses parents.
Comment un mari et une femme deviennent-ils « une seule chair » ? Le cours écoute le mot bassar dans la famille des langues sémitiques, où la chair se dit lahm — le même mot que lehem, le pain.
Et lehem se rattache à halhama, la soudure. C’est pourquoi le pain porte ce nom : manger ensemble soude les cœurs. On dit d’un compagnon qu’on a mangé au même plat.
Deux versets le confirment. Les filles de Yitro : « appelez-le, et il mangera du pain » — nos Sages y entendent le mariage. Et chez Yossef : Potifar lui confia tout « sauf le pain qu’il mangeait » — c’est-à-dire sa femme. Le pain, la chair et l’union sont un seul champ de sens.
Maintenant la lecture de nos Sages devient limpide. Que fait une entaille ? Elle creuse un sillon, et sépare la chair de la chair. Après plusieurs balafres, le visage n’est plus une surface continue : il est fait de morceaux séparés par des tranchées — agoudot agoudot.
Le mot agouda vient de la racine « lier ». Une balafre lie d’un côté, lie de l’autre, et laisse entre les deux un vide. C’est exactement ce qui arrive à une communauté : un même tissu, une même chair, coupé en groupes reliés à eux-mêmes et séparés entre eux.
La suite du verset le confirme : « et ne mettez pas de korha ». Le mot fait entendre Kora’h. Et que fit Kora’h ? « Et Kora’h prit » — il se prit lui-même d’un côté, et laissa le peuple de l’autre. Korha, c’est la séparation.
Enfin : « car tu es un peuple saint ». Être kadoch, c’est être mis à part. Vous êtes bien une agouda — une seule, distincte des nations. C’est précisément pourquoi vous ne pouvez pas être des agoudot les uns contre les autres.
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