
Noa’h, Moché et Yona — la réparation du juste
« Noa’h était un homme juste dans ses générations » : éloge ou reproche ? Le cours distingue le juste en fourrure du juste en poêle, entend la miséricorde derrière l’annonce du déluge, compare Noa’h à Moché qui prie pour Israël, puis à Yona — son guilgoul selon le Zohar — qui répare en sauvant Nineveh. Le poisson, la colombe et les deux formes du Nom Elokim complètent un seul enseignement : être juste, c’est se soucier aussi de ceux qui sont dehors.
La Torah présente Noa’h comme un homme juste et intègre. Rachi relève deux lectures de « dans ses générations » : pour les uns, c’est un éloge — juste au milieu d’une génération corrompue, il est la perle parmi les morceaux de verre ; pour les autres, un reproche — dans la génération d’Avraham, il n’aurait guère compté. Mais comment lire comme un reproche ce que la Torah atteste elle-même : qu’il était juste ?
Première réponse : ne compter pour rien, c’est s’effacer. Moché dit « et nous, que sommes-nous ? » — mah, rien — et c’est lui par qui la Torah nous parvient du Sinaï. Celui qui se tient pour rien devant Avraham est précisément un juste : il n’y a donc pas de contradiction avec le texte. Mais il reste une question : si la Torah dit « juste », qu’attend-elle de lui ?
Quand le verset dit « Noa’h, homme juste », ce n’est pas seulement une louange : c’est une exigence — que fais-tu de ta droiture ? Le cours distingue deux justes. Imaginez un Beith Haknesset, de la neige dehors et des gens qui ont froid. Celui qui est vraiment juste cherche un poêle pour que tous se réchauffent ; l’autre entre, enfile sa fourrure et s’assoit dans son coin : un juste en fourrure — juste envers qui, quand tous ceux qui l’entourent ont froid ? Avraham est le juste du poêle : il ne garde pas pour lui la connaissance d’Hachem, il fait connaître Son Nom autour de lui, même au prix du four ardent. Noa’h construit une téva et s’y met à l’abri.
Avant la décision, la Torah écrit « Vayar Hachem » — avec le Nom de la miséricorde — puis « Hachem regretta d’avoir fait l’homme, et Il S’affligea en Son cœur ». Même quand Il voit la corruption du monde, Il regarde avec des yeux de miséricorde : quel père veut perdre ses enfants ? Noa’h, lui, retient la rigueur : « avec Elokim marcha Noa’h » — le Nom du Din. Il entend la sentence et rien d’autre. Celui qui entend cette peine peut plaider : « Attends, certains peuvent encore revenir ; laisse-moi essayer. » Noa’h ne l’a pas fait.
À Moché aussi, Hachem propose de recommencer à partir de lui, comme à Noa’h. Moché répond par la prière : si Tu ne pardonnes pas, efface-moi de Ton livre. Là où Noa’h obéit et se tait, Moché se bat. Le cours souligne la ressemblance — l’Arizal enseigne que Moché est un guilgoul de Noa’h, venu réparer — et la différence : la prière pour la génération. L’humanité d’avant n’était d’ailleurs pas primitive : Adam, Lémekh, Chem et Éver étaient des géants de Torah, proches de la Chekhina. Hachem parlait directement à Noa’h.
Le reproche est réel : Noa’h n’échappe pas à l’épreuve. Il passe une année dans la téva, sans lumière du jour, parmi les bêtes — on dit que le lion le blessa — et, en sortant, il boit du vin pour dissiper sa déprime, comme l’explique le cours. S’il n’avait eu aucun manque, Hachem aurait pu simplement le mettre à l’écart sur une montagne.
Le Zohar lit « il envoya la colombe » comme une allusion à Yona le prophète. Les parallèles frappent : Yona fuit sa mission, descend à Yafo, monte sur un navire — comme Noa’h entre dans la téva ; il y a quarante jours de pluie, et quarante jours avant que Nineveh soit renversée (Yona 3,4) ; et il est jeté à la mer pour qu’elle s’apaise (Yona 1,12 et 1,15) — ce que Noa’h n’avait pas fait : se livrer pour sauver ceux qui l’entourent. Le déluge est appelé « les eaux de Noa’h » (Isaïe 54,9) : il est porté à son compte. Yona vient le réparer.
Pourquoi Hachem envoie-t-Il un poisson ? Parce que seuls les poissons ne furent pas atteints par le déluge et n’avaient pas touché à la faute qui l’a causé. « La terre s’est remplie de ’hamas » (Genèse 6,11) — la rapine ; et « toute chair avait corrompu sa voie » (6,12) — les espèces s’étaient mélangées. Or sous l’eau il n’y a pas de frontières, et aucun poisson ne s’accouple avec une autre espèce ; celui qui vit ainsi par nature n’est pas coupable de vol. C’est pourquoi on n’offre pas de sacrifice de poisson. Lui seul pouvait aider Yona à réparer ce que Noa’h n’avait pas réparé. On explique aussi : Yona est d’abord avalé par un poisson mâle, où il est à l’aise et ne prie pas ; Hachem le fait avaler par une femelle gestante — il est à l’étroit, et il prie. Ce couple de poissons fidèles est aussi le contraire de la génération du déluge.
Pourquoi Yona fuit-il, alors qu’il doit seulement annoncer que Nineveh sera renversée ? Voici une explication profonde. Pharaon, seul rescapé de la mer, fit téchouva et devint roi de Nineveh. Les âmes de la génération du déluge, déjà détruites, avaient droit à une réparation en se réincarnant dans les enfants d’Israël en Égypte ; c’est pourquoi Pharaon ordonne de jeter les garçons à l’eau : empêcher cette réparation. Yona, guilgoul de Noa’h, ne veut pas aider celui qui voulait noyer Israël. S’y ajoute la crainte : si Nineveh se repent et qu’Israël ne se repent pas… Hachem répond : tu répareras ce que Noa’h n’a pas fait. Yona ruse : il ne va pas au roi, qui se repentirait aussitôt, mais « commence à entrer dans la ville, une journée de marche » — vers le peuple. « Les hommes de Nineveh crurent en D.ieu » — et alors seulement « la parole parvint au roi ». Ainsi Noa’h est réparé.
Si Noa’h a trouvé grâce, pourquoi vit-il la téva comme une épreuve ? Parce que « vayimtsa ’hen » n’est pas un fait accompli : il le sera au bout du chemin, quand Moché priera pour sa génération et que Yona sauvera Nineveh. C’est un juste qui a encore à réparer. Celui à qui l’on dit « tu es juste » reçoit une tâche.
Le cours déchiffre aussi l’épisode de la colombe. La colombe est Knesset Israël (« ma colombe, dans les creux du rocher », Cantique 2,14). Après l’envoi du corbeau, la première fois, elle ne trouve pas où poser la patte : la destruction du Premier Temple. Elle revient à la téva ; la deuxième fois, elle revient avec une feuille d’olivier — « taraf », arrachée — qui évoque Yossef (« taroph toraf Yossef », Genèse 37,33), donc Machia’h ben Yossef : nous sommes dans la nuit de l’exil, et l’aube approche. La troisième fois, elle ne revient plus (Genèse 8,12) : plus de destruction, la Délivrance complète et le Troisième Temple.
Le Nom Elokim (86, comme « haTéva », la nature) est le Nom du Din. Remplacer chaque lettre par celle qui la précède donne אכדטם, sa forme adoucie ; la remplacer par celle qui la suit donne במוכן, sa forme amplifiée. Le Din s’alourdit quand l’homme, au lieu de se confier à Hachem, touche à ce qui est « préparé » pour autrui : « nul ne touche à ce qui est préparé pour son prochain » (Yoma 38b). La génération du déluge avait ôté l’un et l’autre : plus de bitahon (75 = « ad », 74, plus 1 — « Bitehou ba-Hachem adei ad », Isaïe 26,4) et la rapine. Noa’h garda les deux : il se confia et ne toucha pas à ce qui n’était pas à lui ; c’est pourquoi il entra dans la téva. « Moi le premier, Moi le dernier, et hors de Moi il n’y a pas d’Elokim » (Isaïe 44,6) : qui s’attache à la douceur et se garde du « bamouchan » n’est pas touché par la rigueur.
Un homme ne peut pas s’asseoir et se dire : j’ai sauvé mon âme, je suis juste, que m’importe ce qui se passe dehors. La justice se mesure à ce que l’on voit autour de soi, à droite et à gauche : ce dont les gens ont besoin, dans le matériel comme dans le spirituel. En donnant de soi-même, on prévient le prochain déluge. Que nous soyons de ceux qui rapprochent la venue de Machia’h Tsidkénou, bientôt et de nos jours.
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